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lundi 31 juillet 2017

Thomas Fersen

Quittant Paris pour la campagne quelques temps, j'ai glissé le dernier disque de Thomas Fersen, Un coup de queue de vache dans mes oreilles. Je n'ai jamais chroniqué Fersen, pourtant je l'adore depuis le temps où je le passais dans mon émission de radio. Artiste touchant par sa sensibilité et son humour feuillu, talentueux, constant, il nous gâte depuis la parution du Bal des oiseaux en 1993. Ce premier incroyable album est suivi en 1995 avec Les Ronds de carotte, puis Le Jour du poisson en 1997, Qu4tre en 1999, Pièce montée des grands jours en 2003 que je diffusais sur les ondes, Le Pavillon des fous en 2005, Best of de poche "Gratte moi la puce" en 2007, Trois petits tours en 2008, Je suis au paradis en 2011, Thomas Fersen & The Ginger Accident en 2013 et en janvier 2017 Un coup de queue de vache.



Album magnifiquement arrangé par Joseph Racaille, Un coup de queue de vache est le récit de la vie des animaux de ferme et sans savoir si c'est du lard ou du cochon, à la manière d'Orwell et de sa Ferme des animaux, je devine chez Thomas Fersen sa poésie, son sens de la métaphore, de sa philosophie avant-gardiste. Romantique à la mode française façon Boris Vian ou du jeune Serge Gainsbourg, Fersen est notre Jean de la Fontaine pop national. Les chansons que l'artiste, né à Paris dans le 11ème arrondissement, écrit, sont des bandes dessinées. On suit ses histoires assidûment, on les croque, on les savoure avec un rictus permanent. Son esprit souriant porte les couleurs littéraires, historiques et musicales françaises offrant une impression de légèreté qui cache beaucoup de travail et de virtuosité.



Thomas remporte en 1994 la Victoire de la musique pour son premier album est 6 ans plus tard, est nommé officier de l'ordre des Arts et des Lettres. En 2008, au festival de la BD d'Angoulême il donne un concert illustré par Joann Sfar, auteur du Chat du rabbin. 2012, il participe à la BO du film Ernest et Célestine. Notre artiste touche le 7ème art, notamment en jouant dans Gaston Lagaffe en 2009 et dans Gainsbourg, vie héroique en 2010.

Le parisien nous invite à la campagne avec sa voix boisée, authentique et ses mots spectaculaires sur un ensemble à cordes toujours accompagné d'autres instruments, mandoline et banjo, comme explique Thomas Fersen :" Une fois les histoires écrites dans cette atmosphère agreste et sylvestre, j’entendais des cordes, donc j’ai établi un cahier des charges. Je voulais un quatuor sur toute les chansons, j’ai confié cette mission à Joseph Racaille que je connais depuis longtemps et qui a arrangé plusieurs de mes chansons tout au long de ma carrière. Il m’a proposé de rajouter un cinquième instrument à cordes afin de dénaturer et encanailler cette ensemble bourgeois, il voulait introduire dans ce quatuor une sorte de renard dans la basse-cour, à savoir un banjo et une mandoline pour lesquels il a écrit une cinquième partition."

Thomas décrit et explique son écriture " Le milieu rural, c’est un milieu que j’ai connu, mon paradis perdu. Ce monde plus que millénaire a disparu avec ma génération. Pour moi, en tant qu’enfant, c’était un paradis habité par des animaux, des peurs, des forêts, des champs, des personnages et des odeurs. Au départ, j’ai écrit une chanson qui s’appelait Les Petits sabots. C’est l’histoire d’une petite fille qui part jouer dans un bois, elle se cache dans un buisson où elle imagine tenir un salon dans lequel elle recevrait un lièvre, un oiseau et un hérisson, auxquels elle donnerait à boire de l’eau dans ses mains qu’elle serait allé chercher à la rivière. C’est une image d’Épinal. Cette petite fille, on la retrouve plus tard dans les bras de son amoureux. Elle a grandi, c’est une jeune femme, et dans les baisers qu’elle reçoit de son amoureux au cou de chevreuil, elle revoit son buisson. C’est une chanson sur le paradis perdu. Ensuite, j’ai imaginé qu’elle avait un frère, le benjamin de la famille, il est tourmenté par la puberté, il diabolise les soutiens-gorges qui sèchent dans la campagne. Après, j’ai créé l’ainée, partie en ville faire des strip-teases, ces trois personnages étant moi-même bien entendu. Le père aussi c’est moi, ce père qui souffre du dos et qui à cause de la pénibilité des travaux des champs doit aller voir une rebouteuse locale, une femme géante qui l’entraine dans une danse des caraïbes, la pachanga… Cet album, c’est en même temps des histoires sur moi-même et aussi sur des choses plus générales. » comme sur le déclin de la bourgeoise ou de la France."



Un coup de queue de vache ouvre le bal magistralement avec le coq plus humain que jamais qui trottine joyeux sur les arrangements du quator galopin et taquin. Puis Encore cassé lance la rythmique et s'immisce dans notre tête pour ne plus la quitter. La ballade accroche l'attention illico par sa ritournelle alternative réussie, ses envolées de mots et de notes qui donnent de la matière. L'interprétation de Thomas est vivante, théâtrale et sa manière de conter ses textes est unique, sublime. Les petits sabots est un bijou musical, tendre et magnifique qu'il serait d'utilité publique de passer comme comptine à chanter en boucle dans les écoles maternelles. La batterie promène ses baguettes gaiment sur La pachanga où entrent banjo et piano, guitare, instruments qu'affectionne et pratique Thomas Fersen depuis son adolescence. Tu n'as pas les oreillons, mélopée en forme de pierre précieuse qui évoque les émotions d'un jeune homme au stade de la puberté est follement belle et drôle avec sa contrebasse exquise. L'aventure continue avec Le lièvre, mélodieux, fantastique de poésie et de lyrisme urbain mêlé au thème champêtre. La beauté musicale de Testament saisit tant le chant de Fersen est sensationnel. Véritable chansonnier, ses intonations sont émouvantes, habillent ses mots de velours et de cristal. Testament fait dresser les oreilles et As tu choisi montre l'immense talent de l'artiste passionnément lettré avec sa douceur poétique. La cabane de mon cochon et sa mandoline continue la découverte du délicieux bestiaire délivrant l'état de l'abandon et d'un nouveau départ, d'une renaissance enjouée. L'humour ne déserte pas avec l'histoire du homard misanthrope Dans les rochers de Beg-an-Fry où brille la guitare sur la volière de cordes. Le musicien poète termine son chef d'oeuvre sur Big-Bang, magique et adorable qui dévoile l'histoire de la soeur ainée de la fillette décrite dans Les Petits Sabots qui va à la ville travailler dans un cabaret.

Thomas Fersen " je suis arrivé à un âge et à une étape de ma carrière où je veux éviter toute forme de contrainte. Je fais les choses qui ont un sens pour moi, que j’ai envie de porter en tournée, que j’ai envie de vivre."..."Je fais comme le lièvre de mes histoires, je vais où je veux."

Un coup de queue de vache de Thomas Fersen est un véritable coup de coeur que je classe dans le top 10 des albums 2017 sur Piggledy Pop. Il contient tout ce que la musique peut offrir, du lyrisme, de l'évasion et de l'émotion. ThomasFersen