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mercredi 28 septembre 2016

Marie Bashkirtseff

Petite fille du général Paul Grégorievitch Bashkirtseff, Marie Bashkirtseff (1858-1884), de noblesse russe liée aux Romanoff, peintre, sculpteur et écrivain, a tenu son journal sans interruption de 1873 (elle avait 14 ans) à sa mort en 1884, atteinte de tuberculose, elle allait avoir 26 ans.

Son écriture est belle, touchante. La jeune Marie est fort mature, ses mots plein de sensibilité et d'analyse, montrent son intelligence, dotée d'une perception et d'un instinct éblouissant qui la caractérisent. Avant-gardiste, sa condition de femme à une époque où les établissements, les grandes écoles, n'ouvrent leurs portes qu'aux hommes, lui confèrent en plus un esprit rebelle et batailleur. Aristocrate, elle n'a pas la faiblesse d'être hautaine ou distante, parce qu'elle a une grande foi en elle-même et des valeurs humaines. Cela vient surement des nombreux voyages effectués dans son enfance, sa vie nomade entre Nice, Paris, Rome et sa maison natale en Ukraine. Elle fréquente des milieux cosmopolites loin des diners mondains. Passionnée des arts, amoureuse de littérature, vénérant certains auteurs, elle commence son journal à 14 ans.

Comme beaucoup de nobles russes des siècles passés, Marie est polyglotte, elle parle français, anglais et italien. Elle rédige son journal en français, en voilà la préface du mardi 16 avril 1876 :

" Quoi que je devienne, je lègue mon journal au public.
Tous les livres qu’on lit sont des inventions, les situations y sont forcées, les caractères faux, tandis que ceci, c’est la photographie de toute une vie. Ah ! direz-vous, cette photographie est ennuyeuse, tandis que les inventions sont amusantes. Si vous dites cela, vous me donnez une bien petite idée de votre intelligence.

Je vous offre ici ce qu’on n’a encore jamais vu. Tous les mémoires, tous les journaux, toutes les lettres qu’on publie ne sont que des inventions fardées et destinées à tromper le monde.

Je n’ai aucun intérêt à tromper. Je n’ai ni acte politique à voiler, ni relation criminelle à dissimuler. Personne ne s’inquiète si j’aime ou je n’aime pas, si je pleure ou si je ris. Mon plus grand soin est de m’exprimer aussi exactement que possible. Je ne me fais pas illusion sur mon style et mon orthographe. J’écris des lettres sans fautes, mais au milieu de cet océan de mots, j’en laisse échapper sans doute beaucoup. Je fais en outre des fautes de français. Je suis étrangère. Mais demandez-moi de m’expliquer dans ma langue, je le ferais peut-être plus mal encore."



La jeune et extrêmement jolie slave, elle est d'ailleurs très tôt consciente de sa beauté, noue un lien particulier et singulier avec son journal en s'adressant au lecteur. Elle y décrit ses états d'âme fait des aveux, énonce ses désirs, énumère ses sujets de colère et de révoltes, avec un style simple, parfois téméraire, d'une franchise incroyable et d'une originalité exquise. Sans prétention son écriture est cavalière, mais vraie. Le banal l'ennuie, les rencontres et déplacements multiples de son enfance lui donnent la soif d'apprendre, emplie d'une boulimie du savoir, elle se sait aussi malade et bien qu'un certain secret soit tenu autour de son état, elle devine que ses jours sont comptés. A 22 ans, ayant une voix en or, elle souhaite devenir cantatrice mais le médecin déconseille le chant au vu de son état de santé qui se dégrade. Vaille que vaille, avec son orgueil en avant, la peur du néant et son obsession grandissante de ne pas partir sans laisser de trace, elle ambitionne le dessin et la peinture. Sa préoccupation première est de constamment nourrir et entretenir son esprit.



La jeune fille prend des cours de peinture à Paris dès 1877 chez M. Julian dont l'académie est la seule en Europe à l'époque qui accepte les femmes. Elle rencontre enfin son mentor et ami avec qui elle aura une relation amoureuse, le peintre Jules Bastien Lepage, de l'école naturaliste et Marie peint sans s'arrêter, un de ses tableaux Le Meeting, sera exposé au musée d'Orsay en 1884 et recevra beaucoup d'éloges de la presse et du public sans recevoir de médaille. Outrée, elle le vit comme une injustice et écrit dans son journal quelques jours avant de mourir le 31 octobre "je suis dans l'indignation .... Car enfin on a récompensé des choses relativement mauvaises"... "Il ne peut plus rien y avoir pour moi. Je suis un être incomplet, humilié, fini".

Marie Bashkirtseff Le Meeting

En mai 1884, se sachant condamnée, Marie Bashkirtseff relit son journal, y ajoute cette introduction avant de mourir 5 mois plus tard :
"Si j'allais mourir, comme cela, subitement, je ne saurais peut-être pas si je suis en danger, on me le cachera... Il ne restera bientôt plus rien de moi... rien... rien ! C'est ce qui m'a toujours épouvantée. Vivre, avoir tant d'ambition, souffrir, pleurer, combattre, et, au bout, l'oubli !... comme si je n'avais jamais existé... Si je ne vis pas assez pour être illustre, ce journal intéressera toujours : c'est curieux, la vie d'une femme, jour par jour, comme si personne au monde ne devait la lire, et, en même temps, avec l'intention d'être lue."

Emportée à s'épuiser sous la somme de travail à 25 ans, passionnée, Marie aura beaucoup peint, la plupart de ses oeuvres ont été détruites pendant la Seconde Guerre Mondiale par les nazis mais elle laisse derrière elle ses lettres, sa correspondance avec Guy de Maupassant, publiées en 1891 et de nombreux articles de presse. Elle nous laisse aussi en héritage une leçon de courage et de joie de vivre face à l'adversité :
"il m'arrive de me lever en sursaut et d'aller à l'autre bout du jardin, comme une folle. "..." Il me semble que personne n'aime autant tout que moi : arts, musique, peinture, livres, monde, robes, luxe, bruit, calme, rire, tristesse, mélancolie, blague, amour, froid, soleil.., j'adore et j'admire tout... Tout se présente à moi sous des aspects intéressants et sublimes : je voudrais tout voir, tout avoir, tout embrasser, me confondre avec tout... "



Marie Bashkirtseff Le parapluie


L'artiste qui à Nice, a habité tour à tour la villa Baquis, la villa Aquaviva, 63, promenade des Anglais où se trouve une plaque commémorative, disparait en même temps que son ami Jules Bastien-Lepage à Paris. Enterrée au cimetière de Passy, dans une chapelle construite sous la direction de l'architecte Emile Bastien-Lepage, frère de Jules, un studio d’artiste en taille réelle, dans le 16e arrondissement où sa tombe a été déclarée monument historique, on peut lire sur un des frontons :

« Ô Marie,
Ô lys blanc,radieuse beauté,
Ton être entier n’a pas sombré dans la nuit noire,
Ton esprit est vivant, vibrante est ta mémoire,
Et l’immortel parfum de la fleur est resté. »
André Theuriet

Marie Bashkirtseff est exposée au Louvre, au musée d'Orsay et au Petit Palais.
Marie Bashkirtseff

Marie Bashkirtseff Auto-portrait